Parce que les prisons

« Les prisons doivent accueillir les hommes seulement en passant, comme des hôtes. Il ne faut pas qu’elles deviennent pour les humains des demeures permanentes ». Yi-king, Hexagramme 56, « L’errant »

P1090980Si on parle du corps c’est pour se rappeler qu’on en a un, dit la femme.
Je te regarde et je ne pense rien. Je ne pense rien parce que je n’ai jamais su penser. Je pense que cette femme me demande de penser mais que rien ne me vient. Je sais bien qu’on a un corps, alors pourquoi en parler. Je ne voulais pas être mon père et je le suis devenu. J’ai pris sa place dans la lignée familiale, j’ai pris sa part d’héritage, j’ai pris sa place à côté de sa femme, ma mère. Je règne. Je règne et je ne suis pas heureux. Les prisons ne doivent pas être des demeures permanentes, mais elles le deviennent vite. Le corps comme les murs des maisons deviennent des prisons. On perd tout à ne pas vouloir être libre. On n’est pas libre parce qu’on attend une vie meilleure. On n’est pas libre parce qu’on n’a jamais été reconnu. On meurt de notre présomption. On meurt de notre orgueil à vouloir être vu. On meurt de ne pas accepter l’éther et la transparence.
Elle voulait un enfant et je n’en voulais pas. On meurt une fois, deux fois, dix fois dans les désirs avortés des corps inféconds. Parce qu’on aime une femme elle ne sera pas mère. On aime mal une femme qui voudrait être mère. Tant qu’on peut procréer on retient la vie. Voilà ce que raconte ton corps qui refuse. Voilà ce que raconte le monde artificiel construit autour de toi. Voilà de quoi tu meurs à petit feu. Voilà ce que tu penses et ne peux dire.
« Je te rappelle qu’on a un corps ». Je regarde la femme qui me parle et je n’entends rien. La musique recouvre les paroles que je ne veux pas entendre. Je mets du silence et de la distance pour ne rien entendre. J’ai entendu quand même. Je sais construire des maisons. Je sais creuser un puits. Je sais m’occuper de ce qui me survivra. J’aurais su m’occuper d’un enfant. Je dois regretter ou partir. Mais ce n’est jamais la souffrance qui nous permet de savoir où aller. Entre les murs solides d’un jardin éternel on repousse les ténèbres. Le soleil de décembre prodigue ses caresses. Seule la terre peut nous nourrir.
J’ai eu un corps et je n’en ai rien fait. Faire l’amour comme on se perd, se perdre comme on se donne, mal et trop peu, jusqu’à redevenir fœtus craintif dormant dans les bras d’une femme qu’on ne console pas.
Elle rêvait d’un enfant et maintenant c’est trop tard. Elle me quitte, et il est maintenant trop tard pour la désirer. Je dois regretter ou partir. Regretter d’être resté là où s’est perdu mon père, partir là où il n’a pas su aller. J’ai un corps pour marcher. Un corps dépourvu d’enfant à tenir par la main. Mais un corps qui malgré tout parfois se rappelle, dans la musique ou dans l’alcool. J’ai entendu ce que tu m’as dit. Sur l’existence du corps. Mais tu ne parlais pas de moi, n’est-ce pas? Alors toi, toi et ton corps, de quoi vous rappelez-vous ?

HTV

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