Monthly Archives: mars 2013

Annacruz, voix de femmes a capella

Né en automne 97 d’une rencontre autour de la musique vocale et du chant à capella, lauréat 2006 du tremplin des polyphonies de Laas (prix du jury, prix du Conseil Général des Pyrénées Atlantiques, prix du théâtre monte charge à Pau), le groupe se produit de scènes en chapelles, en France et à l’étranger.

De chants ancestraux en compositions contemporaines, les chanteuses du groupe, Claire Berthier, Joëlle Boussagol, Petya Guillen, Barbara Hammadi, Anne Leblanc et Hélène Tallon-Vanerian, mêlent en même temps que leurs voix leurs expériences singulières de la musique : d’un piano abandonné dans la rue à un conservatoire, d’un chœur lyrique à une rencontre avec l’ethnomusicologie, d’un groupe de jazz vocal au partage de la musique avec les plus jeunes, pour Annacruz plus d’un chemANNACRUZ contre-jour 2in converge vers les rythmes et les harmonies des chants d’Europe de l’Est.

CHANTS DES TERRES D’EUROPE

Transmis de générations en générations comme un trésor indéfiniment transportable qui rend l’exil moins ardu, repères rythmant la journée de travail ou l’attente, ouverture vers l’autre lorsque les mots du langage courant deviennent trop pauvres, apaisement de l’enfant qui s’endort, les chants traditionnels remplissent de nombreuses fonctions et ont de tout temps structuré la vie des hommes. Ces chants, musicalement très différents d’une culture à l’autre, parlent cependant tous des mêmes aspects fondamentaux de la vie : l’amour, le mariage (et bien souvent le mal-mariage), la naissance, le travail, l’absence (l’exil et la guerre éloignant souvent définitivement les hommes de leurs familles).

Ces chants ne nous ramènent pas dans un lointain passé mais nous parlent de nous même. Tradition pour les uns, héritage pour les autres ou tout simplement matériaux sonore permettant de belles audaces chez les compositeurs contemporains, la musique traditionnelle ne se laisse pas enfermer dans un cadre strict. Elle est tout sauf revendication d’une culture qui exclurait toutes les autres.

 HOMMAGE A LUIS BARBAN

Chef de chœur, chanteur, musicien et arrangeur.

Colchiques dans les prés. Chant de Francine Cockenpot, arrangement Luis Barbàn. Chant Annacruz (Joëlle Boussagol, Claire Berthier, Christine Canac, Hélène Tallon-Vanerian, Audrey Viader)

M’agapas, chant traditionnel grec, arrangement Luis Barbàn. Chant Annacruz

La conduite, chant traditionnel français, arrangement Malicorne/ Luis Barbàn. Chant Annacruz, Luis Barbàn, Léo Richomme

 

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Annacruz, en écoute

Svatba (la noce), chant de noce bulgare, arrangement Hristo Todorov, chant Annacruz (Joëlle Boussagol, Claire Berthier, Candice Danichert, Barbara Hammadi, Hélène Tallon-Vanerian)

Svatba

Zadadé sé Stouyané lé
tamna mi magla goliama
Né mi bilo Stouyané lé
Né mi bilo tamna mi magla goliama lé, goliama lé
Naï mi é bilo Stouyané lé
Naï mi é bilo té tejka mi svatba boliarska
Haïdé, héï douba douba heï heï

Est apparu Stouyané lé/ un grand brouillard sombre /Ça n’a pas été, Stouyané/ Çà n’a pas été un grand brouillard/ Cela a surtout été, Stouyané lé / Cela a surtout été de grandes noces de Boliar. Haï dé, heï douba douba heï, heï.  Boliar : titre de noblesse des féodaux bulgares

Hubava Milka (la belle Milka), chant bulgare (Thrace), arrangement Nikolaï Kaufman, chant Annacruz

Hubava Milka

Ce chant est un « koleda » ou chant de souhait de la période de Noël. Les « Koledari » ou chanteurs de Noël passent de maison en maison en adressant un chant particulier aux habitants de la maison, offrant fertilité, chance et santé à chacun. Ce chant « hubava Milka » est chanté pour les jeunes filles non mariées. Il parle d’une fille si belle que sa réputation arrive jusqu’à Marko, le marchant de soieries d’Istanbul. Lorsqu’elle arrive au marché, il la fait entrer dans son bateau pour lui montrer les tissus et enlève ainsi la belle Milka.

Nova radasts stala (chant de nativité Belarusse), chant Annacruz

Noumi, berceuse israélienne, arrangement Luis Barbàn, chant Annacruz

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Avec des fleurs

Je vais rentrer et il va m’offrir le nom d’une fleur. Elle sera luxuriante, comme une liane, ou aura des feuilles en étoile disposées lâchement autour d’une tige dressée. D’un vert bien foncé elle sera cette plante, et la fleur sera rouge-orangé, ou jaune, ou peut être violet-foncé, en tous cas elle aura des pétales en éperon, agencés symétriquement. On pourrait se demander si elle est bien vivante, ou échappée d’une peinture réaliste.
J’aurais ce nom, en latin s’il vous plait, et les images surgiront, comme dans un film au ralenti. Une forêt, une mare, une prairie, encore des broussailles, puis une herbe clairsemée laissant apparaître un substrat sableux, puis de simples traces de végétaux, des algues (toujours des végétaux ?), et enfin la mer, qui aura tout effacé. C’est un chemin que je connais bien, que je refais mille fois, et le violet de la fleur se délave dans l’eau grise.

Il m’a apporté le nom d’une fleur, que je me suis empressée de jeter à la mer. Radeau minuscule errant sur l’écume.

Il m’attendait caché derrière une fleur. Elle était énorme.
Les couverts étaient en ordre de chaque côté des assiettes, on se tenait droit, les plats étaient bien garnis. On leur sacrifiait les rêves des enfants. Vingt ans plus tard les pas dans la rue au courant d’air glacial ne sont pas très assurés. Car le moindre brin d’herbe est empoisonné et marcher pieds nus nous est désormais interdit. Les talons hauts claquent et trahissent notre présence.

Il m’attendait avec du poison plein les mains. Par la fenêtre je pouvais voir des tours et des arbres, du ciel gris bleu et de vagues nuages comme immobiles. Moi-même je n’osais pas bouger. C’était l’époque où l’on écoutait son professeur, le temps des désirs dictés par les livres de savoir vivre et des photos figées dans leurs gaines noir et blanc.

Il disait « princesse » et des clairières aux fleurs sucrées s’ouvraient dans la forêt vierge. La mousse se faisait séductrice et attirante. La brume protégeait de l’agression du soleil. Je ne pensais rien, car troubler l’air par des questions ne se concevait pas. Dans la clairière les fées étaient partout. Elles essayaient de survivre aux croisades que la rationalité de mise leur livrait. Elles n’étaient pas très belles, rabougries et sur la défensive, et elles parlaient une langue perdue aux consonnes marquées. Elles m’envoyaient des messages codés que je ne savais déchiffrer mais que je faisais pourtant semblant de comprendre. Je hochais gravement la tête. Sûr qu’aujourd’hui ces avertissements, même correctement traduits, me resteraient encore inaccessibles.

Il m’imaginait éternelle et je l’ai été. Les fleurs ont poussé sous ma peau, d’abord discrètes, puis de plus en plus grosses. Au temps de la récolte leur parfum ne me quittait pas. Sur mes traces des mains avides en faisaient des bouquets qui ne survivaient pas aux premiers froids. Parcheminé, mon corps se faisait manuscrit. Les courbes des lettres anciennes retenaient mes boucles encore blondes. Quel chantier ! Fleurs et feuilles se décomposaient dans ce fatras organique, sans que ne pousse pour autant une vie neuve et fraiche.

Il m’attendait certes mais il s’est enfuit. De ce qu’il avait fait de moi il n’en a rien gardé. La boue colle à mes semelles et m’unit à la terre. A chaque pas je m’enfonce un peu plus. Loin de la serre qui nous abritait je me suis sentie dépérir. On ne nous apprenait pas à demander. Je ne savais retrouver mon chemin. Mes fleurs fanées à la main, assise sur le trottoir, je regardais passer les voitures. Elles étaient vides, tout comme mon cœur.

Il est resté au loin. Dans mon herbier tout est devenu poussière. Aujourd’hui les arbres sont vieux. Ils saluent leurs ancêtres sans conviction. La ville est recouverte de brume froide. La nuit tombe trop vite, j’avance trop lentement dans mes sandales bleu marine. Je ne serai pas au rendez-vous. Au seuil de nos dernières années, un incendie effacera tout, jusqu’au dernier traité de botanique. Enveloppée d’un drap de laine je contemplerai de ma terrasse le désert. Il sera le miroir de mon corps, tout comme lui lavé de ses empreintes par le vent de sable de la nuit. Alors rendue à ma virginité, je saurais attendre les moissons de sel qui stérilisent les sols. Transformée en tapis de cristaux blancs, la terre sera telle que je l’aurais rêvée, robe de mariée exposée au regard bleu du monde, étoffe brodée de fils délicats animée par l’air léger, souvenir complice discrètement relégué aux archives de ma mémoire.

Hélène Tallon-Vanerian, janvier 2013

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5 mars, la nuit : Et maintenant?

à Wlad
http://www.cosmoskolej.org

Et maintenant l’or de ton cœur
N’allumera plus les phares vagabonds
Une page de poésie en moins
A moi ses fragments
Une carte jaunie
Des mots étendus comme un drap blanc
Sur une terre non moins cristalline
Des mots gardés comme un trésor trop précieux
Pour des gestes désordonnés et pressés
Un temps lointain qui n’avait pas de fin
Qui se désagrège comme du sable éparpillé
Gaspillé et livré aux vents froids
Dans cette ère nouvelle
Par trop encline aux courants d’air.
On voulait tes images superposées au monde
Pour marcher sur des ponts imaginaires
Remonter l’horloge des soleils
Endormir les tempêtes en comptant ses bateaux.
Les mots sont rangés
Ternes maintenant
Les aiguillages font grève
Le voyageur a posé sa valise
Il distribue les breloques qui en coloraient les lanières
Mais les passants sont rares
Seul le chien aux beaux yeux clairs regarde de près la scène.

Hélène Tallon-Vanerian, mars 2013

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Les cochons peuvent manger avant les êtres humains, pourquoi?

L’Île aux fleurs (Ilha das Flores), court métrage documentaire brésilien réalisé par Jorge Furtado, réalisé en 1989.
Une tomate qui voyage du champ à la cuisine de la ménagère, pour finir reléguée à la décharge de l’île aux fleurs. Des cochons qui se nourrissent des restes des poubelles de la ville. Et en toute fin de chaîne des hommes, des femmes et des enfants qui sont invités à récupérer ce que les cochons ont laissé. Pourquoi dans ce circuit les hommes passent-ils après les cochons ? Parce que les cochons ont un maître alors que les hommes ont, eux, la liberté !

L’absurdité et la sous-humanité de la logique immorale de l’économie de marché n’a pas pris une ride en 25 ans. Quoique la différence serait qu’aujourd’hui on ne laisserait plus les humains récupérer la nourriture jetée.

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8 mars (I), naître femme

« En tant que femme, je n’ai pas de pays.
En tant que femme, je ne désire aucun pays.
Mon pays à moi, femme, c’est le monde entier. »

Virginia Woolf
Trois Guinées (1938), BlackJack éditions (2012)daguérotype femme

En 1938, alors que la guerre menace, Virginia Woolf poursuit son combat pour l’émancipation féminine et récuse le monde de violence élaboré par les hommes qui se réservent tous les pouvoirs. A l’époque, l’Angleterre est l’un des rares pays à accorder le droit de vote aux femmes. Pourtant elle récuse le terme de féministe. Pour elle le féminisme en tant que mouvement n’a plus lieu d’être dès lors que les femmes ont acquis les deux droits nécessaires à leur émancipation : le droit de gagner leur propre argent (soit le droit de décider de sa propre manière de vivre) et le droit de vote (soit le droit à la citoyenneté). Ce qui invite à repenser en d’autres termes ce qu’est être femme, et de fait comment agir « en tant que femme ». Les femmes se distinguent des hommes par des siècles de différentiation sexuée appliquée à tous les domaines de la vie : « Il est rare qu’un homme soit tombé sous les balles d’un fusil tenu par une femme; la vaste majorité des oiseaux, des animaux tués l’a été par vous et non par nous. ». Prônant une pensée radicale, s’opposant aux principes d’assimilation et affirmant la richesse des différences, elle plaide pour une position équitable des femmes face à l’hégémonie masculine. Pour répondre à la question qui sert de prétexte à ce livre, adressée par un homme à une femme : « comment pouvez-vous nous aider à empêcher la guerre ? », elle passe en revue les armes que possèdent les femmes pour aider les hommes dans ce combat. C’est à la société des « outsiders », marginaux dont l’histoire s’écrit à l’ombre des valeurs dominantes comme la compétition, l’appropriation et l’exclusion, qu’elle en appelle : « Le Dictateur est là, parmi nous, dressant son horrible tête, répandant son poison, il est encore petit, replié comme une chenille sur une feuille, mais il est au cœur de l’Angleterre. […] Et la femme qui respire ce poison, qui combat cet animal, secrètement et sans arme dans son bureau, ne combat-elle pas aussi sûrement les fascistes et les nazis que ceux qui les combattent avec des armes, sous les projecteurs ? […] Ne devrions-nous pas l’aider à écraser l’animal dans notre propre pays avant de lui demander de vous aider à l’écraser ailleurs ? ».

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