Tag Archives: poésie

Des murs

Où il est question de murs, d’ouvertures fortuites permettant de conduire un bébé jusqu’à un hôpital, de frontières arbitraires, d’oiseaux gazés, de chambres obscures, de vie désertée, mais aussi de visite amoureuse sous les tirs ciblés des soldats. Où il est question de la vie quotidienne en Palestine lorsque l’on est du mauvais côté d’un mur qui sépare et qui brise. Des témoignages sans pathos recueillis à la pointe d’un crayon noir qui dessine au fil de la parole les cartes de l’espace vécu d’hommes, de femmes et d’enfants ayant hérité d’un horizon dont ils regardent impuissants la disparition.

Un documentaire de Till Roeskens sur la Palestine (2009)¹, que je ne peux que vous inviter vivement à prendre le temps de regarder :

(…)
Ainsi que le cœur se déchire au début de l’absence
Sans respect de l’amour, sans respect des fruits et des fleurs
La révolution tracera n’importe où sur la vitre
Le trait de diamant qui séparera demain d’après demain (…)
Aragon, Tant pis pour moi (1931)

¹Merci à Nicolas Lambert et son carnet NEOCARTOgraphique (http://neocarto.hypotheses.org/2389)

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Requête

Il me faut une fois de plus pPorte verte/HTV/Lalignedecoeur.frousser la porte du jour
Et voir s’il danse encore dans l’ombre
D’étranges mains de plâtre et de papier.

Oh belles fées qui restez sur le seuil
Gardez mes nuits d’avant le rêve
Dans son miroir sans pareil
J’étais deux je deviens mille.

HTV


Élise Caron, La chambre. Album « Eurydice bis », 2006

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En tant que femme : Maria-Mercè Marçal

Dans ce blog se promènent des femmes inspirantes. Pour Maria-Mercè Marçal, parler en tant que femme c’est d’abord dire la part blessée du corps, c’est parler depuis son corps :

« Je me mets à genoux devant
le corpsP1010623
impur
obscène
mortel
premier
pays
vivant
cercueil
ouvert
d’où je
proviens
il n’y
a pas,
mère, d’autre naissance. »

C’est parler du monde indompté, de sa frange indicible :

« Je rends grâce au hasard de ces trois dons :
être née femme, de basse classe, de nation opprimée.

Et de ce trouble azur d’être trois fois rebelle. »

C’est collectionner l’éclat fragmenté des jours  :

« Je monterai la tristesse au grenier
avec le parapluie cassé, la poupée borgne,
le cahier périmé, la vieille tarlatane.
Je descendrai les marches dans la robe de joie
qu’auront tissée des araignées toquées.

Il y aura de l’amour émietté au fond des poches. »

C’est dire la dimension translucide de la mort  :

« Rien ne te sera pris : seul viendra
l’instant d’ouvrir
docilement la main
de libérer
la mémoire de l’eau
pour qu’elle se retrouve eau
de la haute mer. »

Maria-Mercè Marçal, Trois fois rebelle, éditions Bruno Doucey, 2013, pages 101; 9; 21; 87. Traduit du catalan par Annie Bats

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La vie exige le coeur

La vie répond — ce n’est pas vain
on peut agirChat/lalignedecoeur.fr
contre — pour
La vie exige
le mouvement
La vie c’est le cours du sang
le sang ne s’arrête pas de courir dans les veines
je ne peux pas m’arrêter de vivre
d’aimer les êtres humains
comme j’aime les plantes
de voir dans les regards une réponse ou un appel
de sonder les regards comme un scaphandre
mais rester là
entre la vie et la mort
à disséquer des idées
épiloguer sur le désespoir
Non
ou tout de suite : le revolver

(…)

Laure « Écrits, fragments, lettres » 10-18, 1978

« Quand on n’a plus le choix il nous reste le cœur »
Noir désir. A ton étoile

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Enterrer les morts et réparer les vivants

« – Que faire, Nicolaï ?
« – Enterrer les morts et réparer les vivants ? »Tbilisi/lalignedecoeur.fr
« Platonov », Tchekhov

Maylis de Kérangal, dans son beau livre « Réparer les vivants »¹ nous remet en mémoire cette réplique de Tchekhov. Que faire, lorsqu’on n’a plus de perspective pour guider nos pas, quand la vie est trop lente à apporter la joie promise, ou que, comme des joueurs lassés on s’ennuie au jeu qu’on a en main ? Que faire pour conjurer la grisaille lourde et terne ? Enterrer les morts ? Oui, pourquoi pas. Les morts sont partout, car les vivants meurent, c’est bien connu. Accepter le deuil, faire disparaître de notre quotidien les ombres qui nous menacent, ces corps inertes que nous articulons pour nous donner l’illusion d’un monde inaltérable. Réparer les vivants. Dans cette dialectique où, depuis la nuit des temps vie et mort échangent les dernières nouvelles du monde, comme si de rien n’était.

Entendu ce jour une émission sur les incendies des monuments parisiens pendant les derniers jours de la Commune² (un certain mois de mai de l’année 1871). Et retenu la fascination des hommes pour les ruines, en particulier pour les ruines encore fumantes. Attrait pour la destruction ? Pour la transgression ? Pour le néant ? On venait du monde entier pour voir cette ville s’écrouler. De véritables tours opérateurs avant l’heure guidaient ces touristes d’un nouveau genre vers les points de vue les plus spectaculaires. Que cherchait-on dans ces amas de pierres et de poutres calcinées ? L’image en négatif d’un palais, d’une bâtisse historique, d’un symbole du pouvoir ? Oui peut-être, mais sans doute beaucoup plus, car une ruine c’est aussi une page blanche qui s’ouvre, un futur immédiat et non planifié qui se présente tout à coup, une pause dans le destin bien ordonné du monde, en bref la possibilité de laisser advenir autre chose…  Mais dans un mouvement réflexe opposé s’exprime le déni tout aussi puissant de la ruine, traduit dans l’empressement des hommes à reconstruire à l’identique. Car effacer l’œuvre humaine c’est en même temps effacer les hommes qui en sont les maîtres. Inenvisageable frontalement. Trop effrayant. Trop radical. Trop absolu. La ruine ne peut venir que de l’autre, de l’ennemi (homme ou cataclysme naturel), car ce que nous mettons tant de temps à construire ne peut s’évanouir aussi facilement. A quoi bon sinon ? Et pourtant, l’incendie nous est tout aussi indispensable que l’argile. On le sait. Quelqu’un, quelque chose doit mourir, pour qu’un autre puisse naître et retrouver un souffle régulier. On pourrait plaider pour une position radicale, pour le pas en avant qui effacerait tous les autres, refuser l’entre deux sécurisant :

« Il est grand temps que l’on sache
Il est grand temps que la pierre s’habitue à fleurir
Que le non-repos batte au cœur
Il est temps que le temps soit
Il est temps »
Corona, Paul Celan

Mais je voudrais revenir à deux questions de fond que pose Maylis de Kérangal dans son livre mettant en scène le dilemme de parents face au corps sans vie de leur enfant, sur le point d’être vidé de ses organes qui iront rejoindre d’autres corps dont on prolongera ainsi la vie. Tout d’abord, peut-on enterrer un mort lorsqu’il n’appartient plus à l’ordre des humains (car un corps sans organe est-il encore humain) ? Et si oui, meurt-on vraiment lorsque des parties de nous-mêmes nous survivent ?

S’il faut effectivement arriver à répondre à ces deux questions pour vivre le deuil comme il se doit, nous sommes désemparés par la proposition apaisante de Tchekhov. Car aujourd’hui qui enterrer alors que la mort même nous échappe? Que répondre à Nicolaï? Oublier les morts et rechercher les vivants?

¹ Maylis de Kérangal, « Réparer les vivants ». Éditions Verticales, 2014
² La fabrique de l’histoire, France culture, 15 mai 2014

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