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Les fourmis sont ailleurs que dans mes jambes

P1090461Cher(e) …*

Non je ne meurs pas d’impatience. D’ailleurs les fourmis sont ailleurs que dans mes jambes. On dit que le plus dur est à venir, mais on dit bien des choses qu’il n’est pas toujours nécessaire d’écouter.
Savez vous qu’on a changé mes yeux il y a quelques jours ? Visiblement les miens ne convenaient plus. Tout s’est fait sans douleur, une opération parfaitement réussie. Et bien, ce que je vois aujourd’hui, je dirais que c’est la même chose que ce que je voyais hier, mais en relief. Oui, les contours des objets sont rehaussés d’une fine lisière sombre, très élégante, et je peux pénétrer dans chaque couleur comme si j’ouvrais un tiroir pour y glisser la main. Étrange n’est-ce pas ? J’avais déjà le sentiment d’un monde détaché de son socle quand je rêvais. Maintenant c’est nuit et jour que ma maison flotte. Mais rien de désagréable là-dedans. Tant que le vent n’est pas trop fort évidemment.

J’ai bu ma dernière tasse de thé il y a huit jours. L’espèce était déjà largement en voie de disparition et le pillage des derniers stocks mondiaux a achevé son extinction. C’est une perte majeure pour moi. Dans quoi vais-je tremper mes Thé de Lu maintenant ? Je ne me convertirai pas au café, c’est certain. Le café, plus de 2 milliards de tasses bues chaque jour, un des produits agricoles les plus précieux au monde, des prix insolents qui flambent à la bourse de New York ou de Londres et une chaîne de valeur qui entretient voire aggrave la pauvreté des millions de petits caféiculteurs pris en étau entre torréfacteurs et négociants (mais où va l’argent ?)…
Excusez ce lyrisme, je suis parfois sentimentale. Je parlais de la dernière feuille de thé restant sur le dernier arbuste du même nom, dévorée par une chenille géante sortie d’un laboratoire souterrain d’extrême orient. Je disais que je ne savais pas comment allait s’en remettre la filière petits gâteaux. A votre avis dois-je m’en préoccuper ou puis-je passer à autre chose ? Mes nuits sont bien remplies de ces nombreuses questions que je sauve de l’asphyxie en les ramenant à la surface, mais je ne peux continuer à encombrer ma chambre de la sorte.

Comme vous le voyez, la vie ici est sans histoire. J’attends votre retour comme j’attends qu’il arrête de pleuvoir, les cerises ont éclaté cette année encore, même les oiseaux n’en veulent pas. Mais allez, tout cela est peu de chose, moins de cerises moins d’oiseaux, moins d’oiseaux moins de chats, moins de chats moins de souris apeurées. La nature est décidément prévoyante.

Je vous embrasse

* à compléter

Era escuro (chant sépharade). Les Fin’amoureuses. Album Marion les roses, chants et psaume de la France à l’Empire Ottoman, 2005

Il faisait noir comme à minuit / quand la lune s’est dégagée, / tout était silencieux et figé dans le silence / comme un nuage dans l’obscurité.

 «Misérable, pourquoi es-tu venu maintenant? / Me rappeler ce que j’ai vécu? / Me rappeler toute ma vie?  » /- Je lui ai dit ces mots.

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