Category Archives: Eyes wide shut (ou résister au pouvoir de l’autruche)

Comme quelque chose qui cloche

Dimanche, 12 heures, rassemblement pour Charlie.

La foule se masse sur l’esplanade en terre battue, et à midi sonnante les hommes solidaires pour une fois se dirigent compacts et unis jusqu’à la grand rue. 1500 habitants dans ce gros village, presque autant de personnes rassemblées ce jour là. On ne pensait pas que ces montagnes abritaient tant de monde.

Le cortège s’est approprié la chaussée. Le trottoir de droite, lui, reste libre. Passage est laissé à une vielle femme qui marche à contre sens, seule. Un coup d’œil à sa démarche et à son foulard caractéristique suffit à l’identifier, ici tout le monde se connaît. On fait comCommémoration/lalignedecoeur.orgATT012291111me si on ne la voyait pas, comme si l’image ne dérangeait pas. Devant moi une personne prononce son nom. Une famille venue d’Algérie après la guerre (du même nom). La femme porte un sac en plastique contenant des légumes. Elle nous rappelle que le dimanche matin est jour de marché. Et de cuisine. Pour elle le trajet et les horaires sont toujours les mêmes. Il ne lui est pas venu à l’idée qu’aujourd’hui elle aurait pu en changer. Comme tous ceux qui avancent face à elle l’ont fait. Un jour dans sa vie en apparence comme tous les autres. A la différence près qu’aujourd’hui, entre la chaussée et le trottoir, s’est élevé un mur de verre. On se croise sans se voir. Dans ces espaces parallèles, les vies ne se chevauchent pas. Pas d’animosité, mais pas d’échanges non plus.
Nous aussi, tout comme cette femme, nous continuons notre trajet, peut être moins à l’aise qu’au départ. On passe maintenant devant les deux cafés principaux de la ville. Les portes sont fermées, on les sent hermétiquement closes. A l’intérieur notre regard capte des formes mouvantes. Des retranchés. Des qui résistent à l’appel. Des qui ne se solidarisent pas. Des qui nous dérangent. Ne pas regarder qui ils sont. Ne pas risquer l’intrusion. Pas maintenant.
On se dit : « Si je suis là pourquoi pas eux, pourquoi pas tout le monde ? » ; et puis : « Si je suis là et que d’autres ne sont pas là, est-ce que j’ai envie d’être là ? » ; ou encore : « Si je suis là et que certains me manquent, qu’est ce que je fais là ? ». Et on se dit aussi : « Non, arrête, pas maintenant! Maintenant ça va, tout va bien… Là, tout de suite… maintenant… en cet instant précis…, ça va… »

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Préserver les oasis [la possibilité d’une île]

Le désert peut parfois être sublime et attirant pour un esprit en quête de pureté, mais sans ses oasis pas de vie humaine. Hannah Arendt, juive allemande, témoin de la désagrégation de l’humanité en cendres indicibles, nous met en garde. Laisser le désert gagner les oasis et c’est laGuinée/HTV/lalignedecoeur.fr désolation assurée, la voie royale vers le totalitarisme ou le rejet du politique, ce qui à y regarder de plus près revient au même pour l’être humain. Car le politique est un espace qui s’ouvre entre les hommes, qui doivent pour cela se voir (s’apparaître les uns aux autres), dans leur pluralité et non pas agrégés ou agglutinés en masses compactes, et bien entendu se parler. Dans cet espace surgit un monde commun, dont il s’agit d’assurer la permanence par des œuvres qui résisteront au temps. Revenons aux oasis et au désert. Dans les périodes critiques le désert avance, et les vents de sable envahissent les oasis. On peut cheminer dans le désert, mais à condition d’avoir la carte des oasis. Le pire, nous dit Arendt, c’est de prendre goût au désert. Pourquoi ? Parce que l’homme, pour rendre la terre habitable, doit construire un monde commun. Or le désert est la perte de cet « entre-deux », cet espace entre les hommes, condition de la vie politique. Les oasis que sont l’art, l’amour, la pensée (qui n’est pas simple savoir mais introspection et silence intérieur menant à la compréhension sensible de l’expérience vécue), sont des « fontaines qui dispensent la vie, qui nous permettent de vivre dans le désert sans nous réconcilier avec lui ». Elles nous permettent de résister et de renaître.

Mais la question toujours d’actualité que nous pose Hannah Arendt, est de savoir ce que nous faisons de nos oasis, au-delà d’en assurer la conservation, ce qui n’est déjà pas la moindre des tâches. Car l’oasis ne doit pas être un refuge, qui nous permettrait de nous extraire du monde, à la manière des kilomètres d’abris antiatomiques creusés sous les villes des pays riches [on ne peut s’empêcher d’avoir froid dans le dos en imaginant la société  post cataclysme qui en découlera, composée des seuls individus qui auront choisi de vivre apeurés et enterrés, à la manière des morts vivants peuplant les cavernes et les grottes. Personnellement, en cas d’apocalypse je choisirais la hutte de branchage suggérée par Lars Von Trier dans son film Melancholia].

«Lorsque nous fuyons, nous faisons entrer le sable dans les oasis »1. Nous ne devons pas perdre de vue que nous vivons sur la terre et non pas dans l’oasis, au risque de nous replier dans une vie qui exclurait toutes les autres (qu’elle soit d’amour passionnel ou d’art autocentré). L’oasis se définit par ce qui l’entoure, elle représente le lieu actif à partir duquel peuvent se déployer les formes de résistance à l’affaiblissement de l’action humaine, lieu de créativité et d’expression de la volonté des hommes à habiter la terre. En effet, si la terre accueille l’homme et lui donne naissance, il convient de faire plus pour pouvoir l’habiter. Car la condition humaine, ou la capacité de l’homme à avoir une terre, est fragile. Les totalitarismes, de quelques natures qu’ils soient (et le capitalisme à son niveau actuel en est bien un), l’ont bien compris. Leur violence provient de leur visée à rende l’homme superflu, en commençant par effacer l’humanité qu’il contient. Qu’il devienne machine, interchangeable et mis au rebut selon des critères de rentabilité, ou qu’il ne soit que le rouage d’un projet de société délirant justifiant guerres et exterminations, ce que l’homme a perdu (ou abandonné) au jeu de la désolation, c’est sa possibilité de monde.  Car la terre n’est pas le monde. Le monde, toujours selon Arendt, est une tente déployée sur la surface terrestre, nous permettant de nous y installer. Et c’est dans l’amour du monde, dans cette « appartenance-au monde » qui est « présence-dans-le-monde » que se transmettent les cartes des oasis qui nous sauvent pour un temps encore des tempêtes du désert.

« Il semble que ne nous soient données d’une manière générale que : la Terre pour nous offrir une place où dresser nos tentes au sein de l’univers (donc de l’espace) ; la vie en tant qu’intervalle de temps pour notre séjour (donc le temps) ; et la « raison » tout d’abord pour nous guider, pour que nous nous établissions ici pendant un moment comme si nous y étions chez nous, puis, lorsque nous nous sommes finalement procurés ce séjour, pour finir par nous émerveiller du fait qu’il existe en général quelque chose comme la terre, l’univers, la vie et l’homme. »2

1 Hannah Arendt, « Du désert et des oasis », Qu’est -ce que la politique?, Paris, Seuil, (1955), 1993
2 Hannah Arendt, Journal de pensée [1950-1973], Cahier VI, Seuil, 2005, p.150
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris: Presses Pocket (1958), 2007.
Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme suivi de Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 2002
Goetz, Benoît, et Chris Younès. « Hannah Arendt: Monde ? Déserts ? Oasis ». In Le territoire des philosophes. Lieu et espace dans la pensée auXXe siècle, 29‑46. Armillaire. Paris: La Découverte, 2009.

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Les cochons peuvent manger avant les êtres humains, pourquoi?

L’Île aux fleurs (Ilha das Flores), court métrage documentaire brésilien réalisé par Jorge Furtado, réalisé en 1989.
Une tomate qui voyage du champ à la cuisine de la ménagère, pour finir reléguée à la décharge de l’île aux fleurs. Des cochons qui se nourrissent des restes des poubelles de la ville. Et en toute fin de chaîne des hommes, des femmes et des enfants qui sont invités à récupérer ce que les cochons ont laissé. Pourquoi dans ce circuit les hommes passent-ils après les cochons ? Parce que les cochons ont un maître alors que les hommes ont, eux, la liberté !

L’absurdité, la sous-humanité et la logique immorale de l’économie de marché n’a pas pris une ride en 25 ans. Quoique la différence serait qu’aujourd’hui on ne laisserait plus les humains récupérer la nourriture jetée.

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